02.10.2008
Maman est folle
Inutile de préciser (je précise quand-même) que tout ceci n'est aucunement autobiographique - avis aux freudiens...
Maman est folle
Maman est folle. C’est de la faute de Natacha. On lui en veut, bien sûr, à Natacha, de nous avoir fait une mère folle, mais après tout, ça dure depuis avant notre naissance, à chacun de nous trois, et si Maman n’était pas folle, ce ne serait pas notre maman.
Maman est occupée. Elle travaille. Hors de la maison je veux dire. Heureusement. C’est une source de plainte, évidemment, de fatigue, de soucis, de douleurs, de tracas, de malentendus, de règlements de comptes, de menaces, de maladies, de lombalgies, de rhumes de grippes d’otites d’allergies en tout genre et pourquoi pas de cancer. Mais pour nous, c’est un répit.
Maman est soucieuse. Quand Alix ne téléphone pas pendant deux jours, Maman tourne en rond. Quand Elisabeth arrive avec un quart d’heure de retard, Maman cesse de respirer. Quand Simon - c’est moi - est en froid avec sa copine Maman s’effondre. Quand Papa a beaucoup de travail Maman maudit ces gens qui lui prennent son mari non mais on n’est pas leur bonne quand-même. Quand Papa a peu de travail Maman ne dort plus, elle nous voit déjà tous à la rue.
Maman est fatiguée fatiguée.
Maman est fumeuse. Une cigarette pour chaque tâche accomplie dans la journée. Elle revendique le droit de ne pas essayer d’arrêter de fumer. Mais toujours dehors.
Maman est grossière parfois. Ca nous fait tous rire mais ça n’a rien de drôle. Au lieu d’expliquer de manière posée par des mots choisis que quelque chose lui déplait, elle va droit au but sans aucune retenue merde putain chier bande de connards. C’est gênant.
Maman est mère de famille. Quatre grossesses, quatre accouchements.
Maman est coquette. Toujours parfaitement coiffée, toujours discrètement maquillée, toujours vêtue à la pointe du bon goût. Elle n’a pas du faire d’efforts pour retrouver sa ligne de jeune fille après nos naissances, la minceur lui est naturelle. Elle ne cache pas s’être fait rectifier les seins, ceux-ci avaient réellement souffert de l’allaitement qui lui tenait tant à cœur. Maman est un modèle pour mes sœurs, une appréciable conseillère pour moi. Cela fait longtemps qu’elle ne porte plus de couleurs vives. Je sais qu’elle les apprécie mais n’a plus le courage de les arborer.
Maman est triste. Elle pense à Natacha. Un cadre avec quatre photos, Natacha est la première. La plus jeune. Toujours.
Maman est muette à propos de Natacha. Parfois Papa l’évoque dans une conversation, Maman ne lève même pas la tête.
Maman est bornée, quand-même ! On sait tous que Natacha est morte, voilà, c’est dit.
Maman est fâchée. Sa supérieure hiérarchique lui a fait une remarque à propos de sa coiffure. Trop drôle ! Elle s’est pas vue, l’autre ! Maman va en pleurer toute la nuit, c’est sûr. Pas sur la coiffure. Sur Natacha.
Maman est amnésique sur certains événements. Sur les jours qui ont suivi la mort de Natacha, son retour à la maison sans bébé, le berceau déjà démonté et évacué. La conscience de Maman s’est assoupie, elle s’est réveillée un an et demi après. Alix est née en bonne santé.
Maman est hypocondriaque. Hier elle a le dos bloqué, aujourd’hui mal aux oreilles la voilà sourde, demain des ennuis gynécologiques dont elle vous épargne les détails mais c’est plus fort qu’elle, elle les raconte à qui veut l’entendre, et surtout qui ne veut pas.
Maman est chauve depuis ses vingt-six ans. Le lendemain de la naissance de Natacha, son oreiller était couvert de ses longs cheveux marrons. Elle a opté pour une courte perruque blonde, qu’elle porte admirablement.
Maman est inquiète. C’est le lot universel des mères. Déjà Simon - c’est moi -, qui passe la semaine loin d’elle, il sort souvent le soir, comme tous les étudiants hélas paraît-il. Il boit certainement, peut-être même qu’il vomit ! Maman l’appelle chaque matin à huit heures pour s’assurer que le réveil a bien sonné. Et elle s’étonne que parfois son fiston oublie son téléphone toute la semaine à la maison. Puis Elisabeth avec ses deux mioches qui se suivent tellement ! Maman préfère faire sa lessive que penser que peut-être une manne de linge froissé pourrait traîner chez sa fille, et que ses petits-enfants adulés soient amenés à porter les même vêtements deux jours de suite. D’ailleurs, Lola et Valentin sont-ils nourris convenablement ? Reçoivent-ils de la soupe fraîche chaque jour ? Enfin le summum, c’est Alix. En Afrique. Maman n’y est jamais allée, elle ne prend pas l’avion. Alors elle imagine la vie de sa fille là-bas. Elle imagine beaucoup. Et s’inquiète plus encore.
Maman est croyante. Pas un matin sans une bougie allumée devant la statuette de la Vierge sur la cheminée du salon, pas un repas sans un moment de recueillement, pas un soir sans une main posée furtivement sur notre tête, une prière murmurée. Maman est croyante, mais pas assez. Elle ne va pas à l’église, elle ne respecte pas les jours maigres. Si elle s’était totalement réfugiée dans la Foi après la mort de Natacha, elle ne serait pas devenue folle.
Maman est folle, elle s’imagine atteinte de mille maux mais refuse de consulter. Papa lui propose, la pousse, l’oblige enfin.
Maman est malade. Quel soulagement tout d’abord. Voilà l’explication de ses sautes d’humeur, ses gémissements incessants, ses grands rires empressés, ses douleurs, ses insomnies, ses actes étranges, ses phrases insensées.
Maman est contente, Alix va revenir, pour quelques temps au moins.
Maman est libérée, dirait-on, bavarde, euphorique. On ne sait pas si cela résulte de sa maladie ou de l’annonce de celle-ci. Maman parle, parle. Notre petite enfance est relatée en détails, à chacun qui passe, une anecdote, un grand moment, tout est raconté, répété. Et même son mariage, ses études, son adolescence… Notre mère comme on aurait aimé la connaître depuis toujours.
Maman est taiseuse ce soir, étonnamment. Je la regarde et m’aperçois qu’elle a maigri. Elle somnole dans le divan. Elle pousse un soupir qui soulève la couverture. « Simon … »
Maman est un assassin. Elle m’a tout dit. Elle agissait comme cela ou elle passait son existence à s’occuper de Natacha, à renoncer à vivre. Débrancher une couveuse, ça va vite. Elle ne s’est pas retournée. Elle n’est pas allée à l’enterrement.
Maman est morte ce matin. Presque joyeuse. Son dernier mot a été pour Natacha.
Papa est vieilli. On passe à la maison le plus souvent possible, mais aujourd’hui c’est différent, il nous a tous réunis. Il profite des derniers jours d’Alix en Belgique et du fait qu’Elisabeth soit libre d’enfants ce week-end.
Natacha n’est pas morte.
Quelques jours après sa naissance, Papa a été appelé d’urgence à l’hôpital, on lui a annoncé que Maman a voulu tuer le bébé, heureusement l’infirmière est arrivée à temps. Papa est allé voir Maman dans sa chambre, lui a dit que Natacha était morte. Maman n’a pas pleuré, son regard était fixe. Papa est revenu auprès des infirmières, leur a demandé les documents à compléter pour donner le bébé en adoption. Il a embrassé Natacha malgré tous ces fils autour d’elle, lui a caressé la main.
Alix est repartie en Afrique maintenant. Parfois, Papa va voir Natacha dans son centre de jour, il ne sait pas si elle comprend qui il est.
Natacha est venue à l’anniversaire de Valentin, elle a fait le pitre devant les enfants et on a tous bien ri avec elle.
21:32 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note




Commentaires
Trés beau texte, original. Matière à écrire un livre. Continuez décrire, vous êtes divertissante.
Écrit par : Schrab | 02.10.2008
hum, lu avec ça dans les oreilles, je trouvais que ça cadrait bien
http://www.youtube.com/watch?v=AaEEk_Cpi78
Bon texte, j'aurais bien aimé un narrateur féminin s'apprétant à devenir mère à son tour, une espèce de portrait miroir. Enfin, c'est pas moi l'auteur ;)
C'est bon, même si j'ai préféré dimanche 'pourri'...où j'ai vraiment tremblé avec les parents. Bon courage pour la suite, contrairement à ce qu'on pense, c'est très dur de se pencher sur un ordi pour écrire.
Écrit par : Tatou | 02.10.2008
Le souffle d'un roman, de fait, et la concision abrupte d'un rapport médical. Ton texte, c'est une chirurgie de l'émotion. Tendre et métallique: cette mixture inattendue m'emporte.
Écrit par : Pouyack | 08.10.2008
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